15 juillet 2017

532ème semaine politique: Jupiter et le syndrome du chef



Où il est question d'une fête nationale gâchée par l'invitation en grandes pompes du président bouffon des États-Unis, des premières mesures d'économies, des premiers cadeaux fiscaux, et d'un curieux témoignage d'autorité du jeune Monarque.


L'arnaque autoritaire
L'accouchement de la loi Travail est à mettre au crédit de son promoteur. Le piège se referme. On comprend enfin la méthode. Très tôt, Macron a lancé ce qu'il appelait une "concertation". Notez l'expression. Se concerter ne signifie pas négocier. Bien au contraire. Macron a noyé les organisations syndicales sur une cinquantaine de réunions. A l'inverse, les députés récemment élus n'auront rien à dire. Les jeunes (et moins jeunes) godillots sont appelés à voter sans critique l'autorisation au gouvernement de procéder par ordonnance, c'est-à-dire sans débat parlementaire, pour modifier le code du travail. Un chèque en blanc sans contrepartie ni contrepouvoir.

Pour la galerie médiatique, on multiplie les clichés faciles de rencontres syndicales. En coulisses, le texte s'écrit par une troupe élyséenne. Il fallait entendre l'un des syndicalistes les plus calmes et apaisés, Jean-Claude Mailly, ce lundi 10 juillet sur France inter. Il reconnait rapidement que déjà deux tiers des réunions de concertation ont eu lieu mais qu'il ne connait toujours pas ce qu'il y aura dans le texte de loi final que le gouvernement fera passer sans débat au cœur de l'été.

On croit rêver.

Prolonger une loi non appliquée et contestée, ne pas dévoiler dans le détail le contenu de cette "approfondissement", laisser débattre une majorité docile car inexpérimentée débattre des pleins pouvoirs (loi d'habilitation), récuser les maigres amendements de l'opposition, la séquence qui se joue cette semaine n'est ni la première ni la dernière d'une présidence troublante. Les plus conciliants expliquent qu'il est trop tôt pour juger.

Il est surtout trop tard.


Macron l'Africain
L'Afrique semble être un terrain miné, voire maudit, pour les chantres français de la "rupture". On se souvient de l'effroyable discours de Dakar en juillet 2007, prononcé par Nicolas Sarkozy mais écrit par Henri Guaino, ce discours où l'ancien monarque expliquait combien "l'homme africain n'est pas assez rentré dans l'Histoire". Dix ans plus tard, un plus jeune monarque dérape à son tour. A Hambourg, au sommet du G20 samedi 8 juillet, Emmanuel Macron répond ainsi à un journaliste ivoirien qui lui demande "Combien les pays du G20 sont prêts à mettre dans l’enveloppe pour sauver l’Afrique ?"
"Le défi de l’Afrique est différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel (...) Quand des pays ont encore sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien."
Cette réponse n'est pas raciste, elle est bête, elle fait fi de la réalité et de l'histoire. En Afrique, où la fécondité est la plus élevée de tous les continents (mais à 5 et non "7 à 8" enfants par femme), la progression des soins a permis de réduire de moitié la mortalité maternelle, d'améliorer les conditions de contraception (plus de 7 millions de femmes supplémentaires y ont recours par rapport à 2012), n'en déplaise au jeune monarque qui affirme qu'investir en Afrique dans la santé ne sert à rien.

Un chroniqueur africain résume à juste titre que Macron "porte en lui toute la condescendance de la classe sociale des privilégiés qu’il représente : mâle, blanc, riche, membre de l’élite issue des grandes écoles, etc."

Première austérité
 Le ministre des comptes publics décrit la douloureuse. La veille du 14 juillet, les Armées découvrent qu'elles devront économiser 850 millions d'euros d'ici la fin de l'année. On cherche quelques milliards pour rentrer dans les clous austéritaires d'un déficit budgétaire à 3% du PIB en 2017. Les crédits de fonctionnement de la police, cette police qui est à bout après 30 mois de surveillance antiterroriste permanente, cette police dont on ne paye plus les millions d'heures sup ni les congés non pris depuis l'ère sarkozyste, cette police qui défilait dans les rues pendant la campagne présidentielle pour réclamer simplement des moyens pour faire son job, cette police donc passe à la diète: "le ministère de l'intérieur va faire 526 millions d'euros d'économies de fonctionnement, sans toucher aux effectifs de la police et de la gendarmerie." La Justice est à peine épargnée, cette justice sous l'eau, débordée, aux locaux vétustes et aux délais de traitement des affaires trop long. Voici 160 millions d'euros d'économies dans les 6 mois, principalement sur le parc immobilier.

Le plus cruel est encore ailleurs. Cette même semaine, Macron décide, contre l'avis de son ministre du budget, de réduire de 3 milliards d'euros l'Impôt de Solidarité sur la Fortune. Pour faire bonne figure, une partie de la réduction de la taxe d'habitation pour les ménages sera réduite du même ordre de grandeur. Moins de 400 000 foyers sont concernés par l'ISF. Quelques millions par la seconde mesure. Observez quelques instants ce sens de la justice fiscale. L'ISF concerne quelque 350 000 foyers et rapporte environ 5 milliards d'euros. La réforme Macron le réduit des 2 tiers, pour rien. Un joli cadeau. Une mesure digne d'un Sarkozy en 2007 qui donnait quelques exonérations d'heures sup pour cacher le bouclier fiscal.

Macron cherche 3 milliards pour "boucler" le budget 2017 laissé par Hollande et son ministre de l'Economie de l'époque, un certain Macron. Mais Jupiter lâche 3 milliards de réduction de l'ISF pour quelques 350 000 foyers fortunés dès l'an prochain. 

On applaudit le maître.

"Je suis votre chef!"
La voix est grave, le regard sombre. Au lendemain de l'annonce des économies imprévues demandées à la grande Muette, Macron fait une crise d'autorité.  Il se défend et attaque devant des cadres militaires contraints au devoir de réserve. La perte de sang-froid est manifeste: "Il ne m’a pas échappé que ces derniers jours ont été marqués par de nombreux débats sur le budget de la Défense. Je considère, pour ma part, qu’il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique. J’ai pris des engagements. Je suis votre chef ! Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées, je sais les tenir. Et je n’ai à cet égard besoin de nulle pression et de nul commentaire." Macron a-t-il peur ? Son chef d'état-major des armées a déclaré en off qu'il envisageait de démissionner, offense suprême.

Macron n'aime pas la contestation, et pas seulement quand elle fait mine de venir des Armées. Il ne le cache pas: "J’aime le sens du devoir. J’aime le sens de la réserve qui a tenu nos armées où elles sont aujourd’hui. Et ce que j’ai parfois du mal à considérer dans certains secteurs, je l’admets encore moins lorsqu’il s’agit des armées."


Le lendemain, il reçoit Donald et Melania Trump en grandes pompes. Le prétexte est le centième anniversaire de l'entrée en guerre des Etats-Unis au cours de la première Guerre Mondiale. On célère habituellement les fins de conflits, ou les grandes batailles communes comme ce 6 juin 1944 honoré par Mitterrand et Reagan, ou Sarkozy et Obama. Macron a décidé seul et par surprise d'inviter Donald Trump pour une célébration qui aurait été grandiose sans cette présence encombrante.

Macron ne fait pas les choses à moitié. Il fait visiter à ses invités les Invalides, le tombeau de Napoléon et une partie des joyaux parisiens, jusqu'au dîner Bling Bling à souhait au deuxième étage de la Tour Eiffel. Vendredi 14 juillet, il commente le défilé avec attention, et livre un discours, sans doute écrit par l'une de ses nouvelles plumes, Sylvain Fort, un ancien conseiller du sinistre Laurent Wauquiez. Qu'a ce discours de mémorable ? Rien. Pourquoi donc >Jupiter avait-il besoin de troubler cette célébration républicaine d'un énième discours déjà entendu ? Jupiter brasse du vent mais il le brasse à chaque occasion qui lui est donné de ponctionner un peu d'argent public pour pérorer sur son pupitre de campagne: "Cette formule tant de fois entendue, je vous la dis avec le sentiment d’une gravité particulière : Vive la République. Vive la France."

Macron préfère décidément le monologue unilatéral aux conférences de presse contradictoires. Jupiter, comme Sarkozy, vient d'un autre siècle.

A l'étranger, le New-York Times raille cette présence de Trump qui gâche l'hommage: "Monsieur Trump et Monsieur Macron ont semblé avoir laissé les tensions initiales dans leur relation derrière eux, et ce au service du développement de leur partenariat et de l’amour des défilés".



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Cérémonies avec Trump, agitation diplomatique, sermon aux armées, multiplication des discours sentencieux à la mise en scène surdimensionnée pour l'homme, Macron apparaît comme dans une course à la présidentialisation. C'est le syndrome du chef, le besoin de crier qu'il l'est, la nécessité de faire paraître une stature de chef d’État qu'il n'a pas. Macron se veut Jupiter et non président normal. Il signe ce faisant le prédécesseur d'avant, Nicolas Sarkozy.

Attention à la chute. 

Pour lui, elle sera d'une marche plus haute encore.