11 novembre 2017

549ème semaine politique: le paradis de Jupiter

 

 

Où l'on parle de mondes parallèles, celui heureux et "en marche" contre l'autre, brutal et inégalitaire, celui du Président-sourire contre celui du plus grand nombre; le Paradis de Jupiter contre et la réalité des Paradise Papers.

Le Président-sourire...
Le président-sourire s'est beaucoup montré cette semaine.  Sur Twitter, le président des riches, ou plutôt ses conseillers puisqu'il nous assure ne pas tweeter lui-même, est grandiloquent. Il célèbre la beauté, la laïcité, et même la Marseillaise. Il en faut peu pour l'émouvoir et, surtout, pour l'inciter à partager sa joie primaire sur Twitter. Jupiter sur Twitter nous prend pour des Teletubbies.

Macron sur Twitter est plus poétique et creux à la fois que son "ami" Trump. Il décrit un monde merveilleux, une équipe politique en marche, un président qui fait avancer les choses et tranche par son action avec le passé.

Dans ce monde merveilleux, les plus grands célèbrent forcément Jupiter. Ainsi voici notre jeune monarque qui fait la "une" du Time. Reconnaissons-lui cet exploit: il a très vite donné suffisamment de gages pour être reconnu par ses pairs. Même son ancêtre Nicolas Sarkozy, dont les proches du premier cercle sont frappés un à un par des enquêtes judiciaires pour des accusations de fraudes, n'avait pas réussi à atteindre ce statut présidentiable si envieux.

Événement donc, Emmanuel Macron fait la une du Time, comme Margaret Thatcher, George W. Bush et Angela Merkel avant lui. Ses supporteurs applaudissent, pleurent de joie, se répandent sur les réseaux sociaux. Il fallait pourtant lire cette couverture plus en détail, car il y a un astérisque à côté du titre apparemment flatteur "Macron, leader de l'Europe", en bas à droite: "Si tant est qu'il puisse diriger la France". C'est cocasse, presque cruel que de voir Jupiter ainsi statufié avec prudence par l'une des Pravdas de l'oligarchie libérale.

En fin de semaine, le story-telling macroniste se poursuit.  Jupiter visite ses alliés les plus sûrs parmi les dictatures du Moyen Orient. Il en profite surtout pour officialiser la vente d'armements pour quelques milliards d'euros. Mais l'on parle officiellement d'autre chose.

D'abord aux Émirats Arabes Unis, il lâche une petite phrase sur la laïcité qui ravit les auditoires français. On oublierait presque que Brigitte Macron s'est prudemment voilé la tête lors de ce voyage officiel. Faute de goût ou faute de principes ?

Jupiter inaugure ensuite le musée du Louvre Abu Dhabi, un projet pharaonique mais qui permet à Macron de livrer un autre de ces discours sur la beauté, l'art et les hommes qu'il affectionne particluièrement. Puis il improvise sur place un crochet par l'Arabie Saoudite voisine. La presse conservatrice française fond de bonheur devant cette spontanéité. Macron veut "faire baisser les tensions" entre l'Iran et l'Arabie Saoudite, "sauver l'accord sur le nucléaire", rien que ça. En deux heures. Jupiter est Superman, le story-telling gouvernemental fonctionne à plein régime.

... contre la triste réalité
La réalité est moins simple que ces descriptions élyséennes. 

Elle est plus triste et détestable également.

En Arabie Saoudite d'abord, Macron est d'abord allé s'assurer de la signature de quelques contrats d'armement. Cette même Arabie Saoudite, qui fait la guerre au Yémen et finance des succursales de Daesh, vient même de séquestrer et faire démissionner le premier ministre libanais Saad Harari. Et de purger une bonne partie de sa classe dirigeante sur des accusations de corruptions, le prétexte habituel des dictatures telle la Chine. Les faux Bisounours de la macronista tentent de faire croire que tout va bien. L'ancien Hollandiste et désormais ministre des affaires étrangères de Jupiter, Jean-Yves Le Drian, nous assure même que Saad Hariri est "libre de ses mouvements". Les proches du premier ministre libanais s'inquiètent au contraire. Le parti de Saad Hariri réclame son retour, en vain.

De retour en France, Jupiter en rajoute sur le 99ème anniversaire de la fin de la Grande Guerre. Pas un mot pour les déserteurs, lucides et courageux sur cette boucherie. Macron préfère célébrer la Marseillaise. Chacun son souvenir. Au contraire, le président des riches commet une erreur historique: ", un jour pour se souvenir que d'autres se sont battus pour que nous puissions vivre ensemble. Nous devons à leur sacrifice la fraternité et la solidarité, bien au-delà des divisions." La Grande Guerre fut une boucherie inutile.  Elle ne fut en aucun cas un combat pour le vivre ensemble. Elle a déstabilisé l'Europe. Les vainqueurs ont instauré une paix qui a engendré le nazisme en Allemagne, le fascisme en Italie, puis le reste, une autre boucherie sans nom et la Shoah.

Cette manière puérile et belliciste de Macron de célébrer le sacrifice de nos soldats était inutile, anachronique, déplacée, indécente.


Syndrome monarchique
La Macronista elle-même n'est pas exempte de soucis. Le jeune monarque a fait signer une clause de confidentialité à ses proches. Obsédé par la maîtrise dub story-telling de sa présidence, il est terrifié à l'idée que certains se confient plus tard, comme tous ces anciens conseillers et ministres de François Hollande. Macron ne supporte pas la transparence. Il souffre avec la contradiction. Il est resté dans le siècle d'avant. C'est un point commun avec Sarkozy. Lui aussi pensait "maîtriser" la réalité. Il avait oublié... internet. Macron n'est pas loin. Il croit qu'il peut "maîtriser" le récit de sa présidence des riches à coup de tweets lénifiants ("Nous ne devons pas être timides mais agir pour changer en profondeur l'Europe autour du triptyque souveraineté, unité et démocratie."). Il ferait presque oublier que la Macronista ne défend pas ce qui mine l'Europe de l'intérieur, le parasitisme fiscal, ces paradis fiscaux au cœur de l'Union qui mine la solidarité économique des Etats.

Même le cœur de la Macronista est pris de doutes. Certes, la droite la moins furibarde s'apprête enfin à la rallier. Après cette trentaine de députés LR auto-qualifiés de "constructifs", voici François Baroin qui confie qu'il "trouve Macron extrêmement brillant" et que "d'une certaine manière il est l'avenir de la droite."Et même Juppé préparerait, nous dit-on, un ralliement en bonne et due forme.


Mais un article du Parisien en début semaine révèle d'autres inquiétudes, et déclenche l'ire présidentielle. Ministres et sous-ministres s'inquiètent de leur avenir. Ça se dispute, ça se jalouse, ça s'observe. Il paraît que Jupiter va virer une bonne partie du gouvernement. Les premières cibles sont cette cohorte de gaffeurs et/ou d'anonymes, qui "n'impriment pas". Les secondes cibles sont les rares vestiges socialistes de l'aréopage macroniste:  "Gérard Collomb est fatigué et Jean-Yves Le Drian inexistant" confie un "fidèle" anonyme de Jupiter. Puis il y a aussi cette polémique sur les frais de bouche et de représentation de celle que personne n'a élue ni épousée, Brigitte Macron. Pour 2018, Brigitte Macron aura 36 000 euros d'argent de poche mensuel. Tranquille...

Complicité de classe
La Macronista a peu à dire sur une autre réalité révélée par 96 médias du monde entier cette semaine: ces derniers publient les résultats à peine stupéfiants d'une enquête qui a duré un an. Les "Paradise Papers" sont quelques milliers de documents révélant la fraude morale mais simple évasion légale orchestrée par quelques multinationales et favoris millionnaires de la Macronista. De ces révélations sur ces milliards d'euros évacués de la solidarité fiscale européenne à cause de paradis fiscaux logés au cœur de l'Union sin chère à Jupiter, le gouvernement français n'eut pas grand chose à dire sauf que tout ceci était légal. Le président désigné d'En Marche et pour l'instant encore porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, ose déclarer qu'il "faut faire la différence entre les optimisations fiscales qui ont une base légale (…) et les infractions."

Ne pleurez pas. N'y avait-il pas autre chose à dire que on porte la seule réaction officielle du gouvernement sur le sujet ? N'y avait-il aucune gêne devant l'ampleur de cette évasion fiscale ? Il faut avouer que les Paradise Papers mettent à mal un autre argument macroniste, avancé pour justifier le récent boulet fiscal - suppression de l'ISF pour les actionnaires et flat tax pour les revenus du capital. Bruno Le Maire, Gérald Darmanin ou Christophe Castaner ont en effet fait appel au "bon sens" des heureux bénéficiaires pour qu'ils dirigent des gains de cette réduction d'impôt si généreuse vers l'investissement productif en France. Les Paradise Papers révèlent que l'on peut investir en France sans y payer d'impôt. Ils jettent la lumière la plus crue sur plusieurs décennies de complicité politique - tolérance à l'égard des paradis fiscaux par les dirigeants de l'Union européenne, tolérance à l'égard des évadés fiscaux ("puisque c'est légal"), réduction de l'impôt des plus riches et des grandes entreprises sur le terrain national.

Dès lundi, Mélenchon balance 5 propositions contre l'évasion fiscale: l'impôt universel (déjà pratiqué aux Etats-Unis), "l'interdiction pour les établissements bancaires d'exercer dans les paradis fiscaux", "la création du délit d'incitation à la fraude fiscale et à l'évasion fiscale" et " l'interdiction d'exercer un mandat social pour les dirigeants de société qui ont exercé dans des paradis fiscaux". Et de conclure: "La balle est dans le camp de Monsieur Macron !" En face, le silence est assourdissant. Pire, tous les amendements proposés contre la fraude fiscale lors de l'examen de la loi de finances, même ceux soutenus par la droite et le centre, ont été rejetés par les députés godillots de la macronista, sur instruction élyséenne.

Du "trainage de patins" comme l'explique Mélenchon ? Non, de la complicité de classe.

Sur France inter, le député insoumis François Ruffin s'interroge: "comment transformer ce dégout ? (...) Il faut détourner le regard  : des entreprises vers le politique". Il rappelle le cas Sanofi, dont le PDG est un proche et mentor d'Emmanuel Macron: "Sanofi engendre un scandale sanitaire et le gouvernement nous répond qu'il ne faut pas critiquer les entreprises françaises."

Mépris de classe
Et puis, enfin, au-delà de ce story-telling parfois défaillant et indécent cette réalité fatigante,
le ministère du Travail annonce la publication des statistiques du chômage ne sera plus mensuelle mais trimestrielle. La raison invoquée est que "les évolutions mensuelles ne sont pas significatives." Surtout, le gouvernement s'épargne quelques épisodes d'un feuilleton médiatique et politique sur l'efficacité de son action contre le chômage. Le ralentissement des créations nettes d'emplois privés au dernier trimestre y serait-il pour quelque chose ?

La dernière publication, fin octobre, fait état d'une baisse du nombre de sans-emplois. Sur trois mois glissants (correspondant principalement à l'été), les chiffres ne sont pas fameux puisque le nombre de chômeurs travaillant à temps partiel (le travail à temps partiel contraint) explose (+4%). Au total, 6,6 millions de personnes sont inscrites à Pôle Emploi, avec ou sans activité, avec ou sans indemnité. L'ancienneté moyenne d'inscription progresse encore et toujours, 590 jours, contre 577 un an plus tôt.

Pôle Emploi publie sa première enquête sur le nombre de chômeurs radiés pour cause de non-recherche active, fraude ou autre motif. Macron candidat avait promis de faire la chasse aux chômeurs-fraudeurs, plus qu'au chômage. L'incapacité libérale à solutionner le problème du maque d'emploi débouche toujours sur ces solutions de traque aux chômeurs. 

C'est plus facile.

Nous voici donc en 2017 et moins de 15% des chômeurs sont radiés pour faute chaque année. Et 60% ne touchaient aucune indemnité, cruel constat pour les surlibéraux qui pensent que la France chômeuse est d'abord une France qu triche. Le mythe du "chômage indemnisé pour tous" a la vie dure. Les thuriféraires de Sarkofrance le propageaient déjà quand il s'agissait de justifier, au plus fort de la crise de 2008/2009 la mise en place de "l'offre raisonnable d'emploi" (qui correspond à une radiation du chômeur refusant 2 offres de Pôle Emploi).

Le weekend précédent, un député LREM, Damien Adam, s'était lâché dans les colonnes d'un quotidien normand: "quand vous êtes salarié et que vous voyez certaines personnes qui partent en vacances aux Bahamas grâce à l’assurance chômage, il est légitime de se dire que ce système marche sur la tête !"  Aux Bahamas.... Sans rire... Quelle indécence...  43% des chômeurs ne sont pas indemnisés. Pour les autres, l'indemnisation moyenne est d'environ 1 000 euros par mois.



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Ami macroniste, réveille-toi.